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  • Pierrich Plusquellec

Quand s’éloigner des autres… nous pousse à nous rapprocher



Qui aurait cru que la proxémie, l’étude de la distance interindividuelle, relativement méconnue du grand public, deviendrait en 2020, une préoccupation majeure pour la plupart des gens dans le monde ? Voire même une règle de vie planétaire !

En effet, dès que nous sommes de sortie pour un besoin essentiel, nous passons littéralement notre temps à mesurer mentalement la distance que nous entretenons les uns avec les autres. J’ai même lu dernièrement sur Facebook que l’une de mes amies s’était surprise à faire de la distanciation physique en voiture… en laissant 2m entre sa voiture et celle des autres ;-).

Comment avons-nous pu aussi vite apprendre ce comportement de distanciation physique ? Sans doute parce qu’il est ancré en nous, et que nous vivions déjà avec, mais de manière inconsciente. J’explique…


Quand les chercheurs s’intéressent au comportement des hommes aux toilettes


Dans les années 1970, une équipe de chercheurs américains(1) a voulu savoir si la distance interindividuelle avait vraiment une importance notable dans notre vie de tous les jours. Pour cela, ils ont utilisé une situation que nous, les hommes connaissons assez bien… Le dilemme des toilettes publiques. Vous savez, messieurs, quand nous entrons dans ces toilettes où se trouvent 5 urinoirs et que deux personnes se trouvent déjà « en position » aux urinoirs des deux extrémités. Nous avons alors 3 choix, aller dans l’urinoir du milieu, le plus éloigné donc de nos congénères, ou choisir l’un des urinoirs à côté de l’une des deux personnes déjà en position… La plupart d’entre-nous allons choisir celui du milieu… afin de respecter notre espace individuel. Si cet espace est réduit, en forçant le nouvel arrivant à se poster proche d’un autre, les chercheurs ont mesuré que les hommes urinaient moins longtemps.


Cette distance a donc une influence sur nos besoins les plus essentiels, et se doit d’être respectée. L’étude de la proxémie a montré que nous sommes très sensibles à l’espace que nous entretenons avec les autres. Nous tolérons rarement qu’une personne entre dans notre espace intime (moins de 70cm de nous) à moins que nous entretenions une relation d’intimité avec elle (famille, couple). Si une personne non intime s’approche trop de cet espace, nous y réagissons immédiatement, en nous déplaçant par exemple. Je l'avais illustré dans l’émission Électrons Libres l’an dernier. Au delà de cet espace intime, se trouve l’espace amical, dans lequel nous acceptons nos amis, puis l’espace social, et enfin l’espace public. L’espace qui nous entoure et la distance physique que nous entretenons avec les autres obéit donc à un ensemble de règles ancrées en nous et avec lesquelles nous vivons au quotidien, le plus souvent de manière inconsciente.


Les scientifiques ont enfin montré que cet espace et ces règles ont un gardien très efficace au fin fond de notre cerveau : l’amygdale, la structure nerveuse responsable de nos réactions de peur(2). Alors oui, la distanciation physique est un processus que notre cerveau connaît bien et qu’il pratique au quotidien grâce à l'hyper-vigilance de l’amygdale. La peur d’une menace à notre intégrité physique régule la distance que nous entretenons avec les autres.


Pourtant, même si notre cerveau y est habitué, nous devons composer dorénavant avec un nouveau paramètre : la distance sanitaire qui a été définie à 2m.


Quand les règles de distanciation physique nous sont imposées


Cette consigne vient chambouler les règles habituelles, en introduisant un nouveau paramètre qui a des conséquences importantes sur notre quotidien. Même si pour ma part, je garde la possibilité de faire entrer Compagne, Garçon, et Grande fille dans mon espace intime puisque je vis avec eux, je ne peux plus laisser entrer aucun de mes amis dans l’espace amical… ni pour un souper entre amis, ni pour nos fameux karaokés improvisés, et probablement pas pour nos barbecues à venir… Qui plus est, quand je me retrouve à l’épicerie, et que je dois croiser une personne dans une allée, mon amygdale s’affole et me fait adopter des comportements inhabituels, comme celui de raser le rayon, aplatir mon ventre, reculer ma tête en extensionnant mon cou vers l’arrière, tout en essayant de ne pas toucher aux articles sur les étagères…


Ma situation est pourtant loin d’être dramatique, surtout si je pense aux personnes qui vivent seules, et qui celles qui sont vulnérables. Elles sont littéralement privées de cet élément essentiel, celui de faire graviter dans notre espace social, famille et amis. On peut aussi penser aux couples qui ne vivent pas ensemble, et qui ont demandé lors d’un des derniers points de presse, si M. Arruda les autorisait à se voir et s’étreindre. Ce à quoi, M. Arruda et M. Legault ont consenti du moment que la relation se limitait à de la monogamie ;-)


Alors oui, notre cerveau doit composer avec ces nouveaux paramètres et changer sa « programmation initiale » pour s’y conformer et cela demande un véritable effort car nous sommes tiraillés par un autre besoin, celui d’être avec les autres.


Quand les cailles nous disent pourquoi on fait des apéro web


Et c’est ici qu’une des expertises de Compagne entre en jeu. En effet, Compagne détient un doctorat en comportement animal de l’Université de Tours (France). Son sujet traitait de la motivation sociale chez les oiseaux d'élevage. Pour mesurer cette fameuse motivation sociale, elle et ses collègues ont inventé un système où les petits volatiles devaient courir sur un tapis roulant pour rejoindre leur groupe. Plus la caille courait longtemps et vite, plus elle était motivée socialement(3). Et bien, les cailles ont couru et certaines beaucoup plus vite et plus longtemps que d’autres !


Et nous sommes tous des cailles ! Tout comme ces petits oiseaux, nous avons tous ce besoin d’être avec les autres ! Cela se voit très bien dans les comportements que nous avons avec nos écrans.


J'en ai eu la démonstration quand Garçon a eu accès à sa plateforme Team© grâce à son enseignante. Le premier soir, lorsqu'il a découvert la fonction vidéo, il est resté 2h, scotché devant son écran à échanger live avec ses amis qui avaient disparu de son champ visuel depuis plus d’un mois. Une véritable cours de récréation s’est improvisée dans notre salon !

Beaucoup d’entre nous avons aussi collectivement mis au goût du jour les apéros ou soupers web en ligne, qui il y a encore quelques semaines nous auraient paru juste ridicules… la motivation à VOIR et interagir avec les autres nous pousse à adopter ces nouveaux comportements.


Et nous avons raison ! Car évidemment le lien social va au delà des mots, le lien social a besoin de la communication non verbale pour prendre toute sa dimension, et c’est principalement parce que les émotions passent à travers nos expressions faciales ou le ton de la voix. L’usage du téléphone a augmenté de 30 à 50% aux États-Unis et les plate-forme de vidéoconférence enregistrent des millions de nouveaux abonnés chaque semaine. Il ne faut pas vous en priver car cela nous fait du bien ! Il se peut même que la distanciation physique qui nous est imposée booste nos comportements sociaux. J’ai réalisé récemment que je n’avais jamais eu autant de meeting de travail dans ma semaine que depuis que je travaille en confinement, et Garçon n’a jamais eu autant de contacts avec sa mamie qui vit de l’autre côté de l’Atlantique qu’en ce moment ! C’est aussi la première fois que j’entends Grande Fille crier après sa cousine en jouant à Minecraft© à 5500 km de distance. Alors exprimez votre socialité via tous les moyens auxquels vous avez accès, même si c’est simplement en appelant votre grand-père au téléphone !


Je vous laisse là-dessus, je suis attendu pour un apéro-web avec nos amis !

  1. Middlemist, R.D., Knowles, E.S., Matter, C.F., 1976. Personal space invasions in the lavatory: Suggestive evidence for arousal. J Pers Soc Psychol 33, 541–546. doi:10.1037//0022-3514.33.5.541

  2. Kennedy, D.P., Gläscher, J., Tyszka, J.M., Adolphs, R., 2009. Personal space regulation by the human amygdala. Nature Neuroscience 12, 1226–1227. doi:10.1038/nn.2381

  3. François, N., Decros, S., Picard, M., Faure, J.M., Mills, A.D., 2000. Effect of group disruption on social behaviour in lines of Japanese quail (Coturnix japonica) selected for high or low levels of social reinstatement behaviour. Behavioural processes 48, 171–181.


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